Rien ne semble plus légitime que d'importer dans le domaine de l'herméneutique religieuse le concept d'intersubjectivité : il permet de réduire le fossé entre l'essence sociale de la religion et des aspirations spirituelles plus personnelles. La religion règle généralement ce problème en termes de transmission (spirituelle) et de tradition ; grâce à l'intersubjectivité, la philosophie rend compte peut être mieux de la dimension symbolique qui semble définir le religieux, soit la relation de l'humain au divin. L'intersubjectivité comprise d'abord comme relation à autrui permet d'instaurer une relation de co-présence qui s'avère spirituelle, et transforme une religion parfois moribonde en tradition herméneutique vivante. Cependant, afin que l'Autre soit saisi dans sa différence absolue (sans quoi l'intersubjectivité se ramène à la communication), il faut préserver une médiation symbolique forte dont la fonction revient au Texte sacré. L'écrit revêt ici une importance considérable puisque lui seul autorise un acte d'interprétation différé et personnel, donc compatible avec la philosophie ; les philosophes par leur réflexion et les croyants dans leurs prières s'inscrivent pareillement, en tant que lecteurs-interprètes, dans la relation invisible unissant l'auteur d'un texte et son lecteur. Le symbole religieux, quant à lui, renvoie à l'évènement de l'âme qui l'a fait naître, ce qui a deux conséquences : son unicité est garant de sa spiritualité, et son accès s'effectue par intériorisation. Cela n'efface pas la dimension hiéro-historique de l'expérience herméneutique ainsi décrite, notamment à travers ses aspects moral et esthétique.
Bergson a montré que le concept de Raison pratique, pour ne pas rester vain et formel, doit impliquer l'effort moral des grandes personnalités ayant guidé l'humanité sur le chemin de la divinité. L'intersubjectivité spirituelle, pour cet auteur, est d'abord la communion de ces hommes exceptionnels formant une sorte de "société idéale" : c'est la version morale de la fameuse "communion des saints". La version esthétique, on la trouverait exemplairement chez Victor Hugo lorsqu'il évoque la communion de tous les génies créateurs, en particulier des poètes, qui possèdent en commun l'"art de l'infini" et le pouvoir d'y faire participer l'homme ordinaire. Le philosophe plus exigeant cherchera à déterminer cet Autre impliqué dans l'intersubjectivité spirituelle, dont la figure semble également humaine et divine. La symbolisation avec l'Autre n'implique aucune connaissance préalable de l'essence de l'homme ou de Dieu, puisque nous ne pouvons penser l'Autre que pour autant qu'il se révèle à nous. Dans le christianisme, c'est par la médiation du Christ que cette révélation a lieu, et c'est la relation de filialité qui fournit le modèle de toute intersubjectivité avec ses corollaires immédiats, la paternité (dont le sens est plus directement religieux) et la fraternité (plus morale et politique). Levinas a accentué la relation fraternelle dans sa dimension de proximité et de subjectivité ; la fragilité et la vulnérabilité comme préalables à toute conscience de l'autre ; et aussi le féminin dans son essence de mystère comme parangon de la fraternité. De même, il a pensé symboliquement la paternité comme relation avec un autre, d'autant plus infiniment étrange (étranger) qu'il est aussi moi-même. Si l'infini est directement concrétisé par autrui, on peut considérer que cela revient à éluder la question de la paternité divine et rend inutile toute symbolisation avec cet Autre divin. Le tenant de l'intersubjectivité spirituelle se tournera alors vers une interprétation à la fois plus rationnelle et plus orthodoxe, par exemple la christologie philosophique d'un Michel Henry. La symbolisation consiste toujours à retrouver la source du texte sacré, mais celle-ci, Dieu le Père, s'affirme à travers le Fils comme étant la Vie, soit ce qui n'apparaît et ne se révèle qu'en soi-même en-deça de toute effectuation mondaine, l'immanence de l'auto-engendrement absolu. On en conclura que le contenu du symbole est tout simplement la Vie, et son interprétation (plus radicalement subjective ici que vraiment intersubjective) une co- ou une re-naissance.
Le caractère "abstrait" de ce concept de Vie n'échappe évidemment à personne, et l'on peut considérer qu'il représente l'aboutissement d'un effort millénaire pour penser la communication religieuse à l'aune d'une subjectivité philosophique plus ou moins maquillée en "intersubjectivité". Le propre de cette subjectivité est de s'auto-dévorer, comme on le remarque encore ici puisque d'un idéal de "relation intersubjective" avec l'Autre au moyen de la symbolisation, on parvient à une symbolisation outrancière du symbole lui-même (= la vie). C'est en cela d'ailleurs que la philosophie révèle bien l'essence déréalisante de la religion, tout en faisant système avec elle. L'intersubjectivité est le type de relation idéal entre la philosophie et la religion, entre un savoir et une foi qui se refusent comme radicaux et réels, et tentent plutôt de se justifier mutuellement en poursuivant la même chimère : toujours l'Autre...
